Yves Nosbusch

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Pour une meilleure régulation
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Avec l'attribution du prix Nobel d'économie 2014 à Jean Tirole de l'Université de Toulouse, l'Académie royale des sciences de Suède a reconnu l'œuvre immense d'un chercheur qui a apporté des contributions fondamentales dans de nombreux domaines. Ce prix Nobel était attendu depuis longtemps par la communauté scientifique. La vraie question n'était donc pas de savoir si Jean Tirole allait recevoir le prix Nobel, mais plutôt sur quelle partie de son œuvre le comité de sélection allait se concentrer en le récompensant : ses travaux avec Jean-Jacques Laffont sur la régulation des oligopoles, c'est-à-dire des marchés dominés par un petit nombre d'entreprises (le thème sur lequel le comité a mis l'accent), plus généralement son analyse de l'organisation industrielle, sa caractérisation des conditions d'existence de bulles spéculatives rationnelles, ses travaux sur la liquidité avec Bengt Holmström ou encore son analyse du secteur bancaire et de différents aspects de sa régulation avec Jean-Charles Rochet, Mathias Dewatripont et, plus récemment, Emmanuel Farhi.

 

Une théorie moderne du secteur financier
Beaucoup a déjà été dit au cours des derniers jours sur ses collaborations avec Jean-Jacques Laffont. Le présent article portera sur une partie plus récente du programme de recherche de Jean Tirole qui concerne le secteur bancaire et sa régulation et en particulier sur un article publié en collaboration avec Emmanuel Farhi de l'Université de Harvard dans l'American Economic Review en 2012.

 

Dans cet article, les deux chercheurs développent un modèle théorique motivé par des évolutions dans le secteur bancaire avant la crise récente. Au cœur du modèle se trouve l'idée que les forces de marché peuvent inciter les banques à prendre des risques similaires. En d'autres termes, le marché peut inciter une banque à adapter une stratégie risquée si un nombre suffisant de ses concurrents adaptent la même stratégie. Si elle ne le faisait pas, elle aurait un rendement inférieur à ses concurrents, ce qui pourrait la placer dans une situation concurrentielle difficile, voire insoutenable. Par ailleurs, les autorités seraient contraintes d'intervenir en cas de problème si le nombre d'institutions exposées à la stratégie en question est suffisant pour constituer un risque systémique.

 

Régulation macro-prudentielle, exigences de liquidité et « too big to fail »
Ce modèle donne un fondement théorique à plusieurs changements récents dans le domaine de la régulation bancaire. D'abord, il souligne l'importance d'une régulation macro-prudentielle : il ne suffit pas d'examiner les risques bancaires au cas par cas, mais il est crucial de surveiller l'exposition globale du secteur et en particulier l'accumulation potentielle de certains risques résultant de l'adoption de stratégies similaires. C'est une des principales leçons tirées de la crise récente qui a mené à la création d'un mécanisme de supervision unique - premier pilier de l'union bancaire que l'Europe est en train de construire et dont la responsabilité incombera à la Banque centrale européenne.

 

Ensuite, le modèle donne une justification aux nouvelles exigences réglementaires en termes de liquidité qui constituent un volet important des accords de Bâle III. Il s'agit notamment d'éviter une transformation de maturité excessive, c'est-à-dire une trop grande divergence entre les échéances des actifs et des passifs détenus par les banques.

 

Une autre implication intéressante de ce modèle est que le problème ne réside pas dans la taille importante de certaines institutions bancaires (idée du too big to fail), mais plutôt dans la similitude des risques pris par différentes institutions. Cette recherche est typique de la démarche de Jean Tirole : une théorie élégante motivée par des problèmes concrets et ayant des implications pratiques importantes.

 

En plus de ces avancées scientifiques fondamentales, Jean Tirole a énormément contribué à l'économie en apportant une approche unifiée et rigoureuse à des domaines auparavant très disparates. Deux exemples parfaits sont son ouvrage de 1988 sur l'organisation industrielle, qui constitue toujours une référence dans le domaine, ainsi que celui de 2006 sur la théorie de la finance d'entreprise qui donne une vision unifiée d'un domaine particulièrement complexe tout en apportant un certain nombre d'éléments nouveaux. Il est admiré par ses étudiants et ses lecteurs pour cette capacité de synthèse dont peuvent bénéficier tous ceux qui partent à la découverte intellectuelle de ces domaines de recherche.

 

Yves Nosbusch

Chief Economist

BGL BNP Paribas

 

 

Publié dans le Luxemburger Wort le 23 octobre 2014 
 

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