Yves Nosbusch

Contact 

Une question ? Une remarque ?
Contactez-nous !


dotted

Imprimer l'article
Imprimez l'article

  

dt

 

 

Incohérences du comportement humain dans le temps

dted 

 

Cet article, dont le sujet est l'impatience, est le premier d'une série qui a pour but d'illustrer des avancées de l'économie comportementale. Cette discipline, à l'intersection de la psychologie et de l'économie, traite d'aspects du comportement humain qui sont ignorés par les théories économiques traditionnelles, mais qui peuvent avoir un impact majeur sur des décisions économiques de grande importance comme l'épargne, l'investissement, la négociation des contrats de travail ou encore le choix d'un prêt immobilier.

 

Une impatience plus forte à court terme

L'être humain semble se montrer beaucoup plus impatient dans des choix qui relèvent du court terme que dans des choix qui concernent le long terme. Ainsi de nombreuses études ont montré que les gens sont plus disposés à réduire leur consommation demain pour pouvoir consommer plus aujourd'hui qu'ils ne sont disposés à s'engager à réduire leur consommation dans 101 jours pour pouvoir consommer plus dans 100 jours. Ces choix qui peuvent paraître intuitifs, voire anodins, sont en fait impossibles à réconcilier dans le contexte d'un modèle économique classique.

 

C'est ce type d'observation qui a motivé les travaux de David Laibson de l'université de Harvard depuis la fin des années 90. En particulier, il a développé le modèle du « hyperbolic discounting » qui représente une modification du modèle classique des préférences intertemporelles. Ce modèle reproduit de façon particulièrement simple et élégante l'idée qu'il y a une différence profonde entre les choix intertemporels à court terme et les choix à long terme et que l'être humain ne résiste souvent pas au désir de ce que Laibson et ses collaborateurs appellent « instant gratification ». Les exemples abondent dans la vie quotidienne : nous voulons manger plus sain, faire plus de sport, nous arrêter de fumer, épargner plus - sauf que nous voulons le reporter à demain.

 

Conflit entre le « moi » d'aujourd'hui et le « moi » du futur

Cette incohérence entre les choix à court terme et les résolutions à long terme donne lieu à une sorte de conflit intérieur entre le « moi » d'aujourd‘hui et le « moi » du futur. Par exemple, le « moi » d'aujourd'hui sait qu'il serait mieux d'épargner plus à l'avenir mais il est conscient que le « moi » du futur ne va pas résister aux tentations de dépenser qui vont se présenter. Laibson et ses collaborateurs modélisent ce type de conflit intérieur en utilisant des techniques modernes de la théorie des jeux.

 

Cette analyse a de nombreuses implications intéressantes. Par exemple, elle prédit que le « moi » d'aujourd'hui a une incitation à prendre des mesures qui vont contraindre le « moi » du futur à se comporter de la « bonne » façon.

 

Attractivité des actifs « illiquides »

Une conséquence notable et quelque peu contre-intuitive est l'attractivité d'actifs peu liquides. Pour rappel, la finance traditionnelle vante les avantages de la liquidité : à première vue, un actif qui peut être vendu rapidement avec des frais de transaction limités semble plus attractif qu'un actif qui ne peut être vendu qu'en engendrant des frais (en temps et en argent) considérables. Dans le cadre décrit par Laibson et ses collaborateurs, des actifs illiquides ont une attractivité particulière : ils permettent au « moi » d'aujourd'hui de contraindre le « moi » du futur (commitment device). Des actifs comme l'immobilier, des plans de pension complémentaires, ou des contrats d'assurance-vie qui ne peuvent être annulés qu'en encourant des frais importants, donnent une incitation forte au « moi » du futur de continuer à épargner suffisamment et de ne pas succomber à la tentation de la consommation à court terme.

 

La notion d'une incohérence des préférences humaines dans le temps n'est bien sûr pas nouvelle. Ainsi, l'idée que des contraintes auto-imposées ex ante peuvent conduire à un meilleur résultat ex post était déjà décrite dans l'Odyssée : Ulysse et son équipage étaient obligés de s'attacher pour éviter de succomber à la tentation du chant des sirènes et d'aller s'échouer sur les rochers avec leur navire. La théorie du « hyperbolic discounting » apporte un formalisme moderne et unifié à ce type de problématique qui a de nombreuses implications importantes dans des domaines aussi variés que la santé et l'épargne-pension. Elle peut notamment servir de guide dans l'articulation d'options par défaut. Ce sera le sujet d'un prochain article.
 


Article achevé de rédiger le 4 juillet 2014 par Yves Nosbusch, Chief Economist de la banque

Publié dans le Luxemburger Wort le 4 juillet 2014

dtet